Quotidien et famille

L’Amour sous Haute Surveillance : Chronique d’une Parentalité Pancréatique au Royaume de Glycémieland

La Saint-Valentin au Temps de l’Insuline

Février. Le mois où les vitrines virent au rouge passion, où les cœurs en chocolat envahissent les supermarchés et où l’amour se célèbre à grand renfort de dîners aux chandelles. Pour la majorité des parents, la Saint-Valentin est une occasion — parfois saisie, parfois ignorée — de célébrer le couple, cette entité distincte de la parentalité. Mais pour une catégorie spécifique de la population, les parents d’enfants vivant avec le diabète de type 1 (DT1), la notion d’amour, de cœur et de sucre revêt une dimension radicalement différente. Ici, le sucre n’est pas une friandise innocente, c’est une donnée pharmacologique. Le cœur n’est pas seulement le siège des émotions, c’est une pompe hydraulique qui diffuse une hormone vitale — l’insuline — que le corps de leur enfant a cessé de produire.

Dans cet univers que certains blogueurs appellent affectueusement et ironiquement « Glycémieland » , l’amour parental subit une mutation profonde. Il ne s’agit plus seulement d’éduquer, de chérir et de protéger ; il s’agit de suppléer un organe défaillant. Aimer un enfant DT1, c’est devenir son pancréas externe. C’est un amour quantifié en milligrammes par décilitre, un amour qui ne dort jamais vraiment, un amour fait de calculs mentaux incessants et d’une vigilance de sentinelle.   

Ce rapport se propose d’explorer, avec la rigueur de l’analyse et la légèreté de l’humour nécessaire à la survie psychique, les méandres de cet amour « high-tech » et viscéral. En cette période de Saint-Valentin, nous allons disséquer non pas les flèches de Cupidon, mais les aiguilles des stylos injecteurs, pour comprendre comment la maladie chronique transforme la charge mentale en langage amoureux, comment l’humour devient une arme de résilience massive, et pourquoi les parents d’enfants diabétiques sont, sans conteste, les amants les plus endurants de la physiologie humaine.

Nous nous appuierons sur une vaste mosaïque de témoignages, d’anecdotes de la blogosphère parentale et de données sociologiques pour peindre ce tableau vivant. Nous éviterons les tableaux froids et les graphiques impersonnels, car l’expérience du DT1 ne se résume pas à des courbes : elle est une narration continue, un flux de conscience où se mêlent la peur, l’absurde et une tendresse infinie.

Chapitre I : La Rupture Inaugurale et l’Invité Surprise

1.1. Le Choc du Diagnostic : Quand l’Amour Devient Urgence

Toute histoire d’amour avec le diabète — si l’on ose cet oxymore provocateur — commence par un traumatisme. Il y a un « avant » et un « après », une césure nette dans la chronologie familiale. Les témoignages de parents, tels que celui de Nathalie Kinnard racontant le diagnostic de son fils Vincent, suivent souvent une trame narrative similaire, presque cinématographique dans sa brutalité.   

Cela commence par des détails anodins, des signaux faibles que l’amour parental, pourtant attentif, peine à décrypter immédiatement. Une soif inextinguible (« Il boit comme un trou », se dit-on en riant, avant de s’inquiéter), des allers-retours incessants aux toilettes, une fatigue qui plaque au sol un enfant d’habitude virevoltant, ou une irritabilité soudaine mise sur le compte de la rentrée scolaire ou de la croissance. L’amour parental cherche des causes rationnelles, bénignes. On pense infection urinaire, virus passager, stress.   

Puis vient le verdict. Souvent aux urgences. Une glycémie capillaire qui s’affiche en chiffres rouges, ou pire, un écran qui indique « HI » (High), signifiant que le taux de sucre a dépassé les capacités de mesure de l’appareil. Le mot « diabète » tombe. Pour beaucoup, c’est un effondrement. C’est la fin de l’insouciance. Le deuil de l’enfant « en parfaite santé » est instantané, brutal. Mais la particularité de ce deuil, c’est qu’il ne laisse aucune place à la prostration. L’urgence vitale impose l’action immédiate.

C’est là que l’amour opère sa première métamorphose. Le parent, tétanisé par la peur, doit devenir soignant dans la seconde. Il faut apprendre à piquer le bout des doigts de ce petit être que l’on a toujours protégé de la moindre égratignure. Il faut planter une aiguille dans sa chair pour lui injecter de l’insuline. Nathalie Kinnard raconte comment elle a dû surmonter sa propre phobie des aiguilles pour rassurer son fils de six ans. Sa main ne devait pas trembler. C’est un acte de bravoure silencieux, fondateur. L’amour devient technique. Il s’incarne dans le geste précis, dans le clic du stylo, dans la lecture du glucomètre.   

1.2. « Maurice », ce Colocataire Toxique

Face à l’intrus, l’humour devient rapidement un mécanisme de défense vital, une bouée de sauvetage dans un océan d’angoisse. Pour ne pas laisser la maladie définir entièrement l’identité de l’enfant, de nombreux parents et patients ont recours à la personnification. Le diabète devient un tiers, un personnage encombrant avec qui il faut cohabiter.

Dans la blogosphère francophone, une figure émerge avec une drôlerie mordante : « Maurice ». Une blogueuse décrit le diabète comme ce « Maurice », un inconnu que l’on retrouve un matin dans son lit sans l’avoir invité, et qui déclare d’une voix suave : « Nous sommes faits l’un pour l’autre ». Maurice est l’archétype du petit ami toxique, possessif et jaloux. Il a repéré votre profil génétique et métabolique sur Tinder et a décidé que vous étiez son âme sœur.   

Cette métaphore fileuse est d’une richesse psychologique inouïe. Traiter le diabète comme une relation amoureuse dysfonctionnelle permet d’extérioriser la colère. Ce n’est pas l’enfant qui est « pénible » quand il fait une hypoglycémie en plein supermarché, c’est Maurice qui fait une scène. Ce n’est pas le corps de l’adolescent qui est défaillant, c’est Maurice qui est capricieux. Maurice impose ses règles. Il veut un café sans sucre, il exige qu’on compte les glucides avant chaque bouchée, il réveille tout le monde à 3 heures du matin parce qu’il a besoin d’attention. En cette Saint-Valentin, les parents d’enfants DT1 savent qu’ils vivent un ménage à trois forcé. Ils doivent gérer les caprices de Maurice pour protéger l’enfant. C’est une cohabitation sous contrainte, où l’amour parental sert de tampon diplomatique entre l’enfant et son dictateur métabolique.

1.3. La Loterie Génétique : Cuillère en Argent vs Seringue en Plastique

L’humour noir, cette politesse du désespoir, est omniprésent dans les récits. Il permet de digérer l’injustice flagrante de la maladie. Pourquoi mon enfant? Pourquoi maintenant? Une réflexion particulièrement savoureuse compare les destinées : si certains enfants naissent avec une cuillère en argent dans la bouche, les enfants DT1, eux, naissent (ou renaissent au diagnostic) avec « une seringue en plastique dans la fesse ». L’image, triviale et chirurgicale, résume à elle seule l’absurdité du sort. Mais elle contient aussi une forme de défi. « Bien malin celui qui devinera lequel des deux aura finalement été le plus favorisé par le sort », ironise l’auteur. Car si la cuillère en argent promet la facilité, la seringue en plastique forge le caractère. Elle oblige à une maturité précoce, à une conscience aiguë de son propre corps. L’amour parental s’accroche à cette idée : transformer la « tuile » en tremplin. Faire de cette fragilité une force. C’est le début de la résilience.   

Chapitre II : L’Arithmétique des Sentiments ou l’Amour Mathématique

2.1. Compter pour ne pas Sombrer

Dans le monde du DT1, l’amour se compte. Il se pèse. Il se divise. L’acte nourricier, pilier ancestral de l’amour maternel et paternel (« Mange, ça te fera grandir »), devient une équation à multiples inconnues. Le parent se transforme en diététicien de haut vol et en mathématicien expert. Chaque repas est un défi logistique. Une pomme? 15 grammes de glucides. Une part de pizza? Un cauchemar glycémique à cause de l’effet retard des graisses (« l’effet pizza » bien connu des initiés). Un gâteau d’anniversaire? Une bombe à retardement qu’il faut désamorcer à coup de bolus calculés au dixième d’unité près.

Cette rigueur mathématique laisse « peu de place à la fantaisie et aux décisions de dernière minute ». La spontanéité, cet ingrédient clé de la joie familiale, est la première victime du diabète. On ne peut plus dire « Tiens, prenons une glace » sans que le cerveau parental ne lance instantanément le logiciel de calcul : Glycémie actuelle ? Insuline active ? Activité physique prévue ensuite ? Tendance du capteur ? Cette charge mentale est écrasante, mais elle est l’expression même de l’amour. Compter les glucides, c’est dire « Je t’aime » en langage pancréatique. C’est assurer que le corps de l’enfant recevra l’énergie nécessaire sans s’empoisonner. C’est une forme de dévotion invisible, qui se joue dans le silence des cuisines, balance alimentaire à l’appui.   

2.2. La Gestion du Risque : Entre Hyper et Hypo

L’amour parental navigue en permanence entre deux écueils : l’hyperglycémie (trop de sucre, danger à long terme) et l’hypoglycémie (pas assez de sucre, danger immédiat). L’hypoglycémie est la terreur absolue. C’est le moment où l’enfant pâlit, tremble, devient confus, voire perd connaissance. Pour un parent, voir son enfant glisser vers l’inconscience parce qu’il a « trop » d’insuline est une expérience traumatique qui ne s’efface jamais. C’est pourquoi le resucrage (donner du sucre, du jus, du miel) est un geste d’urgence vitale. Les parents développent une connaissance encyclopédique des sucres rapides. Ils savent exactement combien de temps met un jus de pomme pour remonter une glycémie de 0,60 à 1,00 g/L. Ils ont des cachettes de bonbons stratégiques dans tous les sacs, les voitures, les tables de nuit. À la Saint-Valentin, offrir des chocolats à un enfant DT1 n’est pas interdit, mais c’est un acte encadré, calculé. C’est un plaisir sous haute surveillance.   

2.3. La Saint-Valentin et la « Lune de Miel »

Ironie cruelle du vocabulaire médical, la période suivant le diagnostic est appelée « lune de miel » (honeymoon phase). C’est ce moment transitoire où le pancréas, bien que blessé à mort, sursaute et produit encore un peu d’insuline, rendant la gestion de la glycémie faussement facile. Pour les parents, cette lune de miel n’a rien de romantique. C’est un sursis angoissant. Ils savent que c’est le calme avant la tempête, que bientôt les cellules bêta seront totalement détruites et que la dépendance à l’insuline exogène sera totale. Un témoignage poignant raconte une Saint-Valentin passée en « lune de miel » avec le diabète, deux semaines avant les 35 ans de l’auteur. La métaphore amoureuse est filée jusqu’à l’absurde : une relation exclusive, intense, mais destructrice. Pour les parents, la véritable Saint-Valentin serait une journée de répit, une journée où « Maurice » irait voir ailleurs. Mais Maurice est fidèle. Terriblement fidèle.   

Chapitre III : Les Veilleurs de Nuit – L’Amour Insomniaque

3.1. La Nuit, ce Royaume de l’Angoisse

Si le jour est le temps des calculs, la nuit est le temps de la peur. Pour le parent d’un enfant DT1, le sommeil n’est plus jamais un abandon confiant. Il devient une vigilance en mode veille. La peur du syndrome de la « mort au lit » (Dead in Bed syndrome), bien que rare statistiquement, hante les esprits. L’idée que l’enfant puisse faire une hypoglycémie sévère dans son sommeil et ne jamais se réveiller est le cauchemar ultime.

C’est pourquoi les parents se lèvent. Encore et encore. À 2 heures, à 4 heures. Ils entrent dans la chambre à pas de loup, vérifient le capteur, ou piquent le doigt de l’enfant endormi si la technologie fait défaut. Ils scrutent la respiration, la sueur sur le front, la position du corps. Ces gestes nocturnes sont d’une intimité bouleversante. C’est un corps-à-corps avec la maladie dans le silence de la maison. L’enfant dort, inconscient du drame métabolique qui se joue parfois, tandis que le parent veille, seringue ou jus de fruit à la main. C’est un amour sacrificiel : le parent donne son propre sommeil pour préserver la vie de l’enfant.   

3.2. La Technologie comme Troisième Œil

L’avènement des capteurs de glucose en continu (CGM) comme le FreeStyle Libre ou le Dexcom a révolutionné ces nuits. Désormais, des alarmes sonnent si la glycémie franchit des seuils critiques. Mais la technologie apporte sa propre charge mentale. Les fausses alarmes, les pertes de signal, les bips stridents qui déchirent le sommeil… Le parent devient un technicien de maintenance nocturne. Il doit calibrer, reconnecter, rassurer. Cependant, cette technologie permet aussi une forme de télépathie amoureuse. Grâce aux applications de suivi à distance (comme Dexcom Follow ou Nightscout), un parent peut surveiller la glycémie de son enfant qui dort chez un ami ou qui est en voyage scolaire. Voir un point vert stable sur son écran de téléphone procure un soulagement physique, une bouffée d’endorphines équivalente à une étreinte. C’est le cordon ombilical numérique du XXIe siècle.   

Chapitre IV : La Charge Mentale et le Fardeau Invisible

4.1. Une « Hotline » Ouverte 24/7

La charge mentale du parent DT1 est décrite comme une « hotline » permanente. Le cerveau ne déconnecte jamais. Même au travail, même en soirée, une partie de l’esprit est toujours connectée au diabète. « A-t-il pris son goûter? » « A-t-il fait son bolus? » « A-t-il assez de batterie dans sa pompe? » Cette saturation cognitive est invisible pour l’entourage. Lors d’un dîner de famille, alors que tout le monde rit, la maman ou le papa calcule discrètement les glucides du dessert et anticipe la nuit à venir. C’est une solitude au milieu de la foule. L’article sur la « Charge Mentale de maman avec un enfant DT1 » souligne à quel point cette hypervigilance mène à l’épuisement. C’est un marathon sans ligne d’arrivée. Le parent doit être infirmer, nutritionniste, psychologue, avocat (auprès de l’école), et logisticien.   

4.2. L’Amour qui Organise et Pèse

La préparation d’un simple départ en vacances ou d’une sortie scolaire prend des allures d’expédition militaire. Il faut tout prévoir en double ou en triple. Insuline, cathéters, piles, bandelettes, sucre, glucagon. L’oubli n’est pas permis. Cette organisation maniaco-dépressive est une preuve d’amour. Le parent porte le poids de la logistique pour que l’enfant puisse vivre une vie « normale ». « Tu veux aller dormir chez Théo? D’accord, je prépare ton sac ». Derrière ce « d’accord » se cachent deux heures de préparation et de briefing des parents de Théo. Le parent absorbe la contrainte pour libérer l’enfant. Il est le filtre, le bouclier.   

4.3. Le Sacrifice Professionnel

Souvent, l’un des parents (statistiquement la mère, comme le soulignent souvent les blogs « mamans diabétiques ») doit mettre sa carrière entre parenthèses ou l’adapter drastiquement. L’école appelle souvent. L’enfant ne peut pas toujours aller à la cantine ou a besoin d’aide pour ses injections. Ce sacrifice professionnel est rarement présenté comme une amertume, mais comme une nécessité. C’est un don de temps, la ressource la plus précieuse. « Je suis là pour toi, à chaque midi, pour peser tes pâtes ». C’est un amour de présence, concret, tangible.   

Chapitre V : Frères et Sœurs – Les Dommages Collatéraux de l’Amour?

5.1. Les Enfants de l’Ombre

Dans l’écosystème familial bouleversé par « Maurice », quelle place reste-t-il pour les frères et sœurs ? Les études et témoignages montrent une réalité contrastée. D’un côté, il y a le sentiment d’être relégué au second plan. L’attention parentale est magnétisée par le diabète. Les conversations tournent autour des taux de sucre. « Pourquoi maman passe-t-elle ses nuits dans la chambre de Léo et pas dans la mienne ? ». Il y a une jalousie légitime envers cette maladie qui accapare tout. On appelle parfois ces enfants les « glass children » (enfants de verre) : on voit à travers eux, on ne s’occupe pas de leurs besoins car ils semblent « solides » et sans problèmes.   

5.2. La Fratrie comme Ligne de Défense

D’un autre côté, la fratrie développe souvent une maturité et une empathie exceptionnelles. Les frères et sœurs deviennent les gardiens de leur pair. Ils savent reconnaître une hypo, ils savent où est le jus. Ils défendent leur frère ou sœur dans la cour de récréation contre les moqueries ou les questions ignorantes. L’étude mentionnée dans les snippets révèle que les comportements d’assistance et les relations positives dominent souvent, malgré le déséquilibre des échanges avec les parents. C’est une solidarité de tranchée. Ils font partie de l’équipe. L’amour circule horizontalement, fort et protecteur.   

5.3. L’Épée de Damoclès Génétique

Pour les parents, l’amour pour la fratrie se teinte d’une angoisse terrible : et si eux aussi ? La culpabilité de la transmission génétique est un poison lent. Le dépistage via des programmes comme TrialNet est une question éthique lourde. Faut-il savoir ? Andréas et Tienne Schaub racontent le soulagement immense quand les tests de leur fils cadet sont revenus négatifs après le diagnostic de leur fille aînée. C’est une loterie inversée. Chaque soif un peu intense d’un frère non-diabétique déclenche une panique intérieure chez le parent. On sort le glucomètre « juste pour vérifier ». Ce geste, intrusif, est dicté par la peur panique de voir l’histoire se répéter.   

Chapitre VI : Adolescence – Le Transfert de Pouvoir Périlleux

6.1. La Crise d’Indépendance Métabolique

L’adolescence est le crash-test de l’éducation thérapeutique. C’est le moment où l’enfant veut être « comme tout le monde », ce qui implique souvent de rejeter la maladie, et donc de rejeter les soins. Pour le parent, c’est une torture. Après avoir été le pancréas externe pendant dix ans, il doit passer la main. Il doit accepter que l’adolescent gère (ou gère mal) son diabète. Voir son enfant partir en soirée, sachant qu’il y aura peut-être de l’alcool (qui perturbe gravement la glycémie) et qu’il risque d’oublier ses bolus, demande un courage inouï. C’est un lâcher-prise qui va contre l’instinct de survie. Mais c’est aussi une étape nécessaire. Comme le souligne une vidéo témoignage, le défi est de transmettre les bonnes informations sans surcharger, et de faire confiance. L’amour change de forme : il passe du « faire à la place de » au « faire confiance à ».   

6.2. Le Paradoxe de la Confiance

Le parent doit devenir un consultant, plus un manager. Il doit mordre sa langue pour ne pas demander « Tu es à combien ? » dès que l’adolescent franchit la porte. Cette transition est douloureuse. Le parent se sent inutile, mis au placard, tout en restant terrifié. Mais c’est la condition sine qua non pour que l’enfant devienne un adulte autonome. Accepter que son enfant fasse des erreurs (et des hyperglycémies) est paradoxalement la plus grande preuve d’amour à cet âge. C’est lui dire : « Je t’aime assez pour te laisser prendre les commandes de ta propre vie, même si cela me terrifie ».

Chapitre VII : Humour, Résilience et « Glycémieland »

7.1. Rire pour ne pas Pleurer

Face à la lourdeur du quotidien, l’humour est la soupape de sécurité indispensable. Les blogs comme « Les Îlots de Langerhans » regorgent de titres humoristiques : « À chacun sa pompe! », « Elles ne pensent qu’à ça!! » (l’insuline, bien sûr), « Mauvaise note?! » (en parlant d’hémoglobine glyquée). L’humour permet de créer une distance. Rire des situations absurdes — comme une pompe qui bipe pendant un moment solennel, ou une fringale d’hypoglycémie qui pousse à manger des combinaisons d’aliments improbables — est salvateur. Cela permet de remettre la maladie à sa place : elle est là, elle est chiante (pardonnez le terme, mais c’est celui de « Maurice »), mais elle n’aura pas le dernier mot. « Glycémieland » devient un parc d’attraction privé où l’on rit jaune des montagnes russes. Cet humour communautaire soude les familles. Il crée un sentiment d’appartenance. On rit de choses qui feraient pleurer les « moldus » (les non-diabétiques).   

7.2. Les Héros du Quotidien

Au-delà du rire, il y a l’admiration. L’amour parental se nourrit de la résilience de l’enfant. Voir son petit bonhomme de six ans tendre son doigt pour la dixième fois de la journée sans se plaindre, ou son ado changer son cathéter (une aiguille de plusieurs millimètres) tout en discutant sur Snapchat, force le respect. Nathalie Kinnard appelle son fils un « champion ». Les poèmes dédiés aux enfants diabétiques parlent de « guerriers », de « héros silencieux », de « voyageurs solitaires » sous les étoiles. L’anecdote de Vincent, qui veut devenir inventeur pour guérir le diabète, est emblématique. Sa mère, au lieu de le protéger d’une déception potentielle, valide son rêve : « Pourquoi pas mon fils? ». C’est l’essence de l’amour : porter l’espoir de l’enfant, aussi fou soit-il. C’est lui donner les ailes que la maladie essaie de couper.   

7.3. La Gratitude Paradoxale : L’Oscar de la Maladie

Certains témoignages vont jusqu’à une forme de gratitude troublante. L’idée que la maladie a « fait de moi ce que je suis ». Une blogueuse compare cela à un acteur recevant un Oscar et remerciant tous ceux qui l’ont aidé, y compris les épreuves. Si les parents ont du mal à dire « merci » au diabète, ils reconnaissent souvent qu’il a tissé des liens d’une densité rare. La famille est une équipe soudée par l’adversité. L’amour est plus conscient, plus précieux, parce qu’on en connaît la fragilité.   

Chapitre VIII : Cyborgs et Connectivité – L’Amour Augmenté

8.1. Aimer un Enfant « Bionique »

L’enfant DT1 d’aujourd’hui est un être hybride, mélange de chair et de technologie. Il porte des capteurs, des pompes, des patchs. Le corps de l’enfant, ce territoire sacré de l’amour maternel, est colonisé par le médical. Le parent doit apprendre à aimer ce corps « augmenté ». Il doit intégrer la machine dans les câlins. Faire attention à ne pas arracher le cathéter en faisant un chatouillis. Les parents « customisent » souvent ces appareils avec des autocollants colorés, des dessins. C’est une manière d’apprivoiser la technique, de la rendre ludique, de l’intégrer à l’esthétique de l’enfance. La pompe devient un accessoire de mode, un compagnon, presque un animal de compagnie technologique.

8.2. La Data comme Langage d’Amour

À l’ère du numérique, l’amour s’exprime aussi par l’analyse de données. Les parents scrutent les courbes de tendance, les temps dans la cible (TIR – Time in Range). Réussir à maintenir une belle courbe plate (la fameuse « licorne ») est vécu comme une victoire personnelle, une validation de leur compétence de soignant-aimant. Mais attention à ne pas réduire l’enfant à ses chiffres. Le défi est de continuer à voir l’enfant derrière le graphique. De lui demander « Comment tu te sens? » avant de regarder son récepteur. L’amour doit rester humain, charnel, au-delà des algorithmes.

Conclusion : Une Autre Définition de la Saint-Valentin

Alors, que signifie la Saint-Valentin pour ces familles? Peut-être est-ce l’occasion de célébrer un amour qui a survécu à tout. L’amour du couple, qui a tenu bon malgré les nuits sans sommeil, le stress, la peur, et l’intrusion permanente de « Maurice » dans l’intimité conjugale. C’est aussi l’occasion de célébrer l’amour fou pour cet enfant qui se bat chaque jour.

Les parents d’enfants diabétiques ne sont pas des saints. Ils craquent, ils pleurent, ils hurlent parfois contre l’injustice. Mais ils reviennent toujours. Ils se relèvent à 3 heures du matin. Ils refont le sac. Ils recalculent les glucides. Leur amour est un amour d’élite, forgé au feu de l’épreuve. C’est un amour qui sait que la vie est fragile et qu’elle ne tient parfois qu’ à un fil d’insuline.

En ce 14 février, oublions un instant les cœurs en chocolat standardisés. Les vrais cœurs battants sont ici. Dans ces maisons où l’on pèse les pâtes avec tendresse, où l’on se réveille la nuit pour vérifier une courbe, et où l’on dit « Je t’aime » en tendant un verre de jus de pomme à un enfant en sueur. C’est un amour sous haute surveillance, certes. Mais c’est un amour d’une puissance absolue, un amour qui défie la biologie pour préserver la vie. Et face à cela, même « Maurice » ne fait pas le poids. Comme le dit le poète : « Diabète, certes présent, mais toi, bien plus puissant ».   

L’histoire de ces familles est celle d’une résilience collective. Ils naviguent sur « l’océan du temps » avec une voile tendue vers l’espoir. Et le vent qui gonfle cette voile, c’est cet amour inconditionnel, têtu, scientifique et magique à la fois. Bonne Saint-Valentin à tous les parents-pancréas, aux veilleurs de nuit, aux compteurs de glucides et à leurs magnifiques enfants guerriers. Vous êtes les véritables experts de l’amour qui sauve.  

Julie 

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